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Opération cœlacanthe : déménagement à haut risque d'un poisson-totem

Mercredi 29 septembre, entre les murs du Musée zoologique, s’est déroulée une opération aussi délicate que cruciale : le déménagement du cœlacanthe, poisson rare longtemps considéré comme disparu. Il s’agit du dernier spécimen à quitter son emplacement, à l’issue du déménagement initié en novembre 2020. Déjà emblématique de l’institution du boulevard de la Victoire, le cœlacanthe sera une pièce-maîtresse, l’un des huit animaux totems, de la nouvelle muséographie. Les travaux ont débuté le 4 octobre.

Le Musée zoologique de Strasbourg est actuellement en cours de rénovation. Fermé au public à l’automne 2019, il rouvrira ses portes en 2024, avec un équipement et une muséographie rénovés. Cette opération ambitieuse, portée par l’université et la Ville de Strasbourg, est financée en partie dans le cadre de l’Opération campus.

Le cœlacanthe du Musée zoologique : une histoire singulière

Ce spécimen est parfaitement documenté. Il a été pêché dans la nuit du 12 au 13 juin 1967, à Salimani Hambou (Grande Comore). Le pêcheur, Soilihi Foumou, se trouvait à 200 mètres du rivage et c’est grâce à un poisson escolier (Promethichthys prometheus) utilisé comme appât, qu’il a été capturé à 150 mètres de profondeur. D’une longueur de 1,2 mètres et d’un poids de 30,8 kg, le spécimen a voyagé jusqu’à Strasbourg dans un cercueil doublé de zinc, emballé dans du tissu imbibé de formol. Il a été rapporté à Strasbourg par le ministère de la Production agricole et des Industries agricoles du Territoire des Comores et a probablement transité par le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) de Paris. La réparation des dommages de guerre a permis son acquisition.

Présenté dans le même aquarium depuis son arrivée, le cœlacanthe a bénéficié d’un reconditionnement important en 2015. L’aquarium dans lequel il était présenté n’était plus conforme aux normes, et le liquide de conservation à base de formol n’était plus adapté. L’opération avait nécessité la fermeture du musée, ainsi qu’une évacuation des personnels travaillant dans la zone.

Lors de l’opération, qui a duré cinq mois, le cœlacanthe a été refixé puis dégraissé, rincé plusieurs fois.

Le cœlacanthe : réapparition d’un poisson préhistorique

En 1938, la conservatrice d’un musée d’Est London en Afrique du Sud, Mme Latimer, trouve sur un étal de poissonnier un spécimen étonnant qu’elle n’arrive pas à identifier. Elle ramène le poisson en taxi et cherche à contacter un spécialiste, le Pr Smith, car elle a l’intuition d’une fameuse découverte. Mais le Pr Smith est absent. Tant bien que mal, elle essaye de conserver au mieux ce spécimen. Mais la chaleur étouffante de l’été le dégrade avant que le Pr Smith ne puisse l’étudier. Lorsqu’il arrive enfin, trois semaines plus tard, il l’identifie tout de même « sans aucun doute » comme un cœlacanthe, représentant d’une famille que l’on croyait disparue depuis plus de 70 millions d’années ! En l’honneur de Mme Latimer et du lieu de sa découverte, à côté du fleuve Chalumna, il le nomme Latimeria chalumnae. C’est la « découverte zoologique du siècle ».

Ce n’est que quatorze ans plus tard qu’un autre cœlacanthe est pêché, au large des Comores cette fois. Les scientifiques se livrent une véritable bataille pour trouver d’autres spécimens leur permettant d’étudier sa physiologie et son comportement. La passion que soulève cet animal le fait apparaitre à divers endroits du globe mais très souvent sans preuves. Néanmoins, les décennies suivantes, des dizaines de cœlacanthes sont pêchés, quelques-uns sont filmés, ce qui a permis de lever le voile sur certains aspects mystérieux de l’animal. Les lieux de découvertes se sont élargis aux côtes du Mozambique et de Madagascar. Mais attention, à trop vouloir étudier le cœlacanthe en le pêchant, on met sa population en danger.

En 1997, nouveau coup de théâtre, un couple de scientifiques, alors en voyage de noces aux Célèbes (ile indonésienne), a repéré un coelacanthe sur le marché de Manado (au nord de l’ile). Mais cette découverte n’est révélée qu’en 1998 afin de confirmer la présence de l’animal pour pouvoir publier l’information dans le prestigieux journal scientifique Nature. L’année suivante, les analyses génétiques révèlent que le spécimen indonésien n’appartient pas à l’espèce Latimeria chalumnae. On la nomme alors Latimeria menadoensis. Quelles surprises nous réserve encore l’animal ?

Néanmoins, pour tempérer toutes ces découvertes et le déchainement de passion que suscite le coelacanthe, il faut garder à l’esprit qu’elles ne sont « véritables » que pour les occidentaux, puisque les populations locales connaissent depuis bien longtemps le « Gombessa » des Comores ainsi que le « Raja laut » des Célèbes !

Samuel Cordier, directeur du Musée zoologique de Strasbourg

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