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Jean-Luc Nancy, la passion créatrice de la philosophie

Jean-Luc Nancy est décédé le 23 août à l’âge de 81 ans. Anne Merker, doyenne de la Faculté de philosophie et Jacob Rogozinski, qui a pris la succession de Jean-Luc Nancy en tant que professeur de philosophie à sa retraite en 2002, reviennent sur les recherches et la pensée de ce philosophe qu’ils qualifient d’inclassable.

De formation classique, Jean-Luc Nancy constituait, avec Philippe Lacoue-Labarthe, décédé en 2007, un duo philosophique qui se réclamait du courant de la déconstruction dans la lignée de Derrida. Ils étaient arrivés ensemble à Strasbourg en 1968 comme assistants, appelés par Lucien Braun, président de l’Université des sciences humaines de Strasbourg de 1978 à 1983.

Mais il est difficile pour Anne Merker et Jacob Rogozinski de « lui coller une étiquette ». « Jean-Luc Nancy avait un chemin de pensée original influencé par la philosophie de Nietzsche et de Heidegger », précise Jacob Rogozinski qui poursuit : « C’est aussi un traducteur, Il a beaucoup écrit sur la littérature, sur des peintres contemporains. Il a travaillé sur la danse, le théâtre, le cinéma, des domaines peu explorés d’ordinaire par la philosophie. » Sans appartenir à un courant politique, il s'est confronté aux questions de la démocratie et de la communauté. Son dernier livre porte d'ailleurs sur Emmanuel Macron.

« Une pensée foisonnante et une grande rigueur interne »

De tradition catholique, il s'en éloigne dans les années 60. Jean-Luc Nancy se disait « absenthéiste » et non athée. « Il a passé sa vie à s’expliquer avec le christianisme. Il avait un rapport complexe à la question du religieux, une position singulière, une manière d’interroger sans cesse la religion dont il venait », souligne Jacob Rogozinski. Autre événement marquant pour lui : « une greffe du cœur, à la suite de laquelle il développe une philosophie du corps », complète Anne Merker.

Même s’il allait dans plusieurs directions, pour nos deux chercheurs, le fil conducteur de Jean-Luc Nancy était sa passion créatrice de la philosophie. « Avec une pensée foisonnante et une grande rigueur interne. » Assortie d’une volonté de transmettre et d’éduquer, « il a même écrit des conférences pour les enfants », note Jacob Rogozinski. « Il avait de l'attention pour autrui et faisait preuve d’une grande bienveillance et générosité », poursuit Anne Merker.

Une écriture singulière

La doyenne de la Faculté de philosophie se souvient encore d’un homme au rapport au langage très fin dont la pensée passait par une écriture singulière, « avec une capacité à faire ressurgir les étymologies pour faire éclater le sens latent des mots, ravivés par son écriture. » « C’est lui qui a donné le nom de Portique, en référence aux stoïciens, au bâtiment qui abrite la Faculté des lettres », glisse Jacob Rogozinski évoquant l’un des derniers philosophes vivants de l’époque où la philosophie française rayonnait dans le monde.

Reconnu internationalement, le philosophe était visité par des personnes venant des quatre coins du monde. « Souvent, à l’étranger, quand je disais que j’enseignais à Strasbourg, les gens me répondaient : "Là où il y a Jean-Luc Nancy". La philosophie française perd un de ses représentants les plus importants aujourd’hui », regrette Jacob Rogozinski. « Il n’était plus émérite car il avait atteint la limite d’âge, mais pour nous, il était éternellement émérite », ajoute Anne Merker qui précise que la Faculté de philosophie prévoit d'organiser un événement en son honneur.

Marion Riegert (article initialement paru sur le site recherche.unistra.fr)

Les dates clés de la vie académique de Jean-Luc Nancy à Strasbourg

Naissance le 26 juillet 1940, en Gironde

1964 : agrégé de philosophie (reçu cinquième)

1964-1968 : professeur de lettres supérieures à Colmar

1968-1973 : assistant à l'Institut de philosophie, Strasbourg

1973 : docteur de troisième cycle (sous la direction de Paul Ricœur)

1973-1988 : maître assistant, puis maître de conférences en philosophie à l'Université des lettres et sciences humaines, Strasbourg

1987 : docteur d'État, doctorat soutenu à Toulouse (sous la direction de Gérard Granel)

1988-2002 : professeur des universités à l'Université Marc-Bloch, Strasbourg

1989-1997 : directeur de l'Unité de formation et de recherche (UFR) Philosophie, linguistique, informatique, sciences de l'éducation (Plise), première forme de la Faculté de philosophie à l'Université Marc-Bloch

1992-1994 : directeur de l'École doctorale des humanités

1988-2002 : professeur des universités à l'Université Marc-Bloch, Strasbourg

1er septembre 2002 : départ en retraite

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