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Covid-19 : « Il y aura un avant et un après sur le plan scientifique »

Un an après le début de la crise, Evelyne Klotz, directrice de la Direction de la recherche et de la valorisation (Direv), revient sur l’impact de la pandémie sur les 72 unités de recherche de l’Université de Strasbourg, entre adaptation et mise en place de nouvelles pratiques.

Comment les laboratoires se sont-ils organisés ? Certains ont-ils été plus impactés que d’autres ?

Après le confinement, il y a eu une reprise graduelle. Avec le CNRS et l’Inserm, nous avons construit un discours unique bien suivi par les directeurs d’unités. Ils ont apprécié cette communication d’une seule voix. La priorité à l’été 2020 a été de faire reprendre le plus rapidement possible aux doctorants et post-doctorants leurs activités, pour ne pas mettre en péril les données nécessaires à la recherche sur les périodes contraintes de leurs contrats. A la rentrée, nous sommes revenus pratiquement à 100 % d’activité. Pour les sciences humaines et sociales, le télétravail n’a pas posé de problème majeur. La gestion au quotidien a été plus difficile en sciences exactes, notamment lors de la reprise pour gérer les 20 % de présentiel. Il a fallu organiser les demandes en fonction des consignes gouvernementales. Je pense aussi que durant cette crise, les enseignants-chercheurs fortement sollicités par le basculement massif des enseignements en distanciel ont eu plus de difficultés à répondre aux appels à projets par manque de temps mobilisable.

Des aides ont-elles été mises en place ?

Les contrats doctoraux financés sur des crédits du ministère et de l’ANR ont été prolongés, ainsi que les contrats sur les crédits Idex Recherche. Grâce à une enveloppe Idex Recherche encore mobilisable à l’automne 2020 de 537 K€, nous avons doté les plateformes et équipes qui, par manque de réalisation de prestations scientifiques, avaient vu leur équilibre budgétaire modifié. Un effort a également été mis en place pour équiper les personnels en protections individuelles (gel hydroalcoolique, masques), ce qui a permis de revenir sur les lieux d’expérimentation dans de bonnes conditions de sécurité.

La crise a-t-elle fait évoluer les pratiques ?

Il y aura un avant et un après sur le plan scientifique. En 2020, tous les colloques et les réunions scientifiques ont été annulés ou réalisés en distanciel. Concernant les soutenances de thèse ou les habilitations à diriger des recherches, le distanciel qui relevait de l’exceptionnel est devenu la norme. Une fois sorti des confinements stricts, le choix est laissé au jury, et nous imaginons des soutenances de plus en plus en hybrides. Les chercheurs ont pris davantage l’habitude de faire les activités rédactionnelles, d’analyse ou leurs bibliographies en télétravail. Le point de vue sur le télétravail a changé, la crise questionne nos pratiques professionnelles. On ne peut pas faire du tout distanciel mais on ne reviendra certainement pas sur du tout présentiel, il va falloir trouver un entre-deux qui pourra convenir à une bonne pratique de la recherche. Ceci va aussi dans le sens du développement durable.

La recherche a-t-elle pris du retard ?

L’impact réel de la pandémie sur les résultats de la recherche ne sera pas visible avant fin 2021-2022, si impact il y a. Pour l’instant, on ne voit pas de chute drastique des publications, au contraire. Au conseil des publications, au niveau de la Direv, il y a eu une demande importante d’aides à la publication d’ouvrages. Il n’y a pas non plus eu de baisse observée des partenariats ou des collaborations avec le monde de l’entreprise. En revanche, les missions de terrain ont été impactées, certaines n’ont pas pu avoir lieu, des enquêtes en sciences humaines et sociales ont également dû être décalées.

Quid des recherches à l’étranger et des chercheurs venant de l’étranger ?

Il y a eu différentes périodes. Dès que c’était possible, les chercheurs sont allés sur le terrain en respectant la réglementation. En septembre-octobre, il y a eu une fenêtre de tir où ils ont beaucoup circulé. Aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de sortir de l’Union européenne (UE) sans motif impérieux comme travailler sur la Covid. Côté chercheurs étrangers, ceux venus de l’UE n’ont pas eu trop de difficultés, mais pour les extracommunautaires c’était plus compliqué. Nous avons eu moins de doctorants inscrits de manière générale cette année et donc moins d’étrangers, mais cela peut tout aussi bien être dû à d’autres facteurs que la crise Covid en elle-même.

Propos recueillis par Marion Riegert

Une étude sur l’impact du confinement sur les travaux de thèse

Le Collège doctoral de l’Université de Strasbourg a lancé une enquête entre le 29 avril et le 4 mai 2020 auprès de 2 059 doctorants pour connaitre l’impact du confinement sur leur travail de thèse. Le questionnaire était anonyme et comportait 11 questions (de la date de première inscription, en passant par le comité de suivi de thèse, ou la date prévue de soutenance...). Le taux de réponse de 58 % a permis de donner une image assez claire de la situation des doctorants. Toutes les données ont été utilisées pour l’élaboration d’un « cahier statistiques ».

L'analyse des réponses a pu mettre en évidence différents mots-clés sur les conditions de confinement difficiles de doctorants : « isolement, éloignement familial, charge familiale, logement inapproprié, stress psychologique/angoisse. », mais également sur l’impact sur le travail de thèse : « pas d’accès au labo ou au terrain : impossibilité d’expérimenter/de produire des données, expérience annulée ou perdue, connexion internet/pas d’accès aux ressources : accès bibliothèque/ressources/archives, a eu la Covid ou directeur de thèse ayant eu la Covid, doit travailler par ailleurs, garde d’enfants/conditions de confinement/difficultés pour se concentrer, angoisse/stress/motivation. »

Quelques chiffres-clés

13 % des doctorants trouvent les conditions durant le confinement difficiles, 41 % supportables et 46 % les trouvent bonnes.

72 % des doctorants évoquent un impact plutôt négatif à très négatif sur leur travail de thèse, 19 % indiquent aucun impact et 8 % considèrent l'impact positif.

79 % des doctorants estiment que le confinement n'a eu aucun ou très peu d'impact sur les relations avec leur directeur de thèse, alors que 5 % l'évaluent comme très important et 13 % comme important.