Université

Continuité pédagogique 3.0

Exemple de cours donnés sur Moodle par Florence Ploetze, responsable d'UE à la Faculté des sciences de la vie. Deux sont disponibles en audio, ainsi qu'un forum pour l'un.
Exemple de cours donnés sur Moodle par Florence Ploetze,
responsable d'UE à la Faculté des sciences de la vie.
Deux sont disponibles en audio, ainsi qu'un forum pour l'un.

Utilisateurs balbutiants des outils numériques ou chevronnés, tous les enseignants ont bien dû s’y mettre, par la force des choses ! Ce qui ne les empêche pas de considérer cette adaptation d’un œil critique… et d’envisager, déjà, la suite.

Quand le présentiel s’arrête, le numérique prend logiquement la suite. Moodle, Adobe Connect, Big Blue Button, POD… Tout un panel d’outils numériques est à la disposition des enseignants à l’université. Qui s’en sont donc rapidement saisis, dès l’annonce de la suspension du présentiel à l’université, le 17 mars, pour assurer la continuité pédagogique auprès de leurs étudiants.

Michèle Balouka, qui enseigne l’anglais et le Français langue étrangère (FLE) à Sciences Po Strasbourg, dresse un constat positif quant à l’utilisation des outils : « Il y a eu de l’interaction. Sur Adobe Connect, les étudiants étaient connectés pour écouter les présentations de leurs camarades, des questions ont été échangées à la fin et j’ai fait mes retours en direct. J’ai utilisé Moodle pour les devoirs et forums. Par exemple, avec pour point de départ un article sur la désunion du Royaume-Uni, chaque étudiant avait à traiter un sujet différent et a partagé ses recherches avec ses camarades ». Michèle Balouka estime que « le fait que les étudiants savaient que leurs devoirs seraient lus et utiles à leurs camarades les a stimulés. Ils ont utilisé le forum pour des discussions passionnantes, en anglais, sur l’actualité. En quelque sorte, cela leur a permis de rester en contact et d’exprimer leurs préoccupations pendant le confinement. »

Eva Louvet (Faculté de psychologie), note une montée en compétence sur ces outils : « Je me suis rendu compte qu’on n’utilise que 10 % des possibilités de Moodle ! » Aux plus basiques (dépôt de documents et courriels), elle a ajouté la maîtrise de nouvelles compétences, comme le déploiement de classes virtuelles, l’animation de forums de discussion ou encore la mise en place d’exercices en ligne. Une évolution permise par la production de nouveaux outils, comme Big Blue Button, assurée par la Direction du numérique.

Questionnements

Pour autant, le transfert de ses activités d’enseignement en ligne uniquement ne va pas sans questionnements. « Dans un cours "physique", la co-présence et l’interaction sont aussi importantes que le contenu donné aux étudiants. On ne les retrouve ni en transférant ce contenu dans un enregistrement audio ou vidéo, ni en tenant des "classes virtuelles" », souligne Axel Pohn-Weidinger (Faculté de sociologie).

Partageant ce constat, Eva Louvet s’est tout de suite refusée à « transposer mes cours magistraux en enregistrements ». Elle a même choisi de retourner la situation à son avantage… et à celui de ses étudiants ! « Cette situation nouvelle nous oblige à reconsidérer notre enseignement, sous l’angle des niveaux plus profonds d’apprentissage et de compréhension. » L’un de ses modules a été transformé, dans le sens d’un apprentissage plus actif : « Je leur ai envoyé une sélection de textes, accompagnée de questions précises, pour les guider dans leurs lectures. Cela leur permet de cibler leur recherche d’informations et de mieux s’approprier les connaissances, en les construisant de manière active ». Coup double, puisque l’(auto)-évaluation pour vérifier la compréhension des notions apprises est intégrée à la pédagogie. Déstabilisés, dans un premier temps, car peu habitués à un autre modèle d’apprentissage, les étudiants d’Eva Louvet ont finalement « apprécié la formule. Au final, ceux qui ont joué le jeu n’auront sans doute jamais été si bien préparés à l’examen ! »

Le parti-pris est le même quand on choisit d’évaluer « la réflexion pour arriver à un résultat plutôt que des connaissances brutes », comme le fait Basile Sauvage. « J’ai changé de perspective : je vérifie leurs preuves de travail plutôt que de compétences, s’ils se sont bien entraînés plutôt que s’ils savent courir le 100 mètres », témoigne l’enseignant en informatique. QCM à géométrie variable, travaux de groupe, dossiers, auto-évaluation préalable, analyse réflexive plutôt que contrôle des connaissances… De nombreuses stratégies existent pour les évaluations (lire aussi « Des modalités d'examen remaniées »). Avec un mot d’ordre donné à tous : la bienveillance.

Pas égaux

Reste que, comme les étudiants face à l’outil informatique, les enseignants ne sont pas égaux face à cette situation nouvelle, en fonction de tout un tas de critères. Certains ont dû donner des cours depuis leur téléphone, faute d’être dotés d’un ordinateur ou d’une tablette. D’autres n’avaient pas chez eux d’espace où s’isoler. « Je n’ai pas de pièce dédiée chez moi, ayant fait le choix d’une coupure nette entre vies personnelle et professionnelle : je travaillais surtout à mon bureau à l’université », note ainsi Axel Pohn-Weidinger. Une situation compliquée par la présence de ses deux jeunes enfants pour le jeune maître de conférences, dont c’est la première année à l’Université de Strasbourg : « C’est illusoire de croire que je peux fournir le même travail ». En licence, il a donc choisi de n’évaluer « que les cours réalisés en présentiel ». Même chose chez Michèle Balouka, qui doit plutôt s’adapter au rythme de ses jumeaux de 2 ans que l’inverse, en raison de la situation particulière de fermeture des écoles et crèches.

D’autant que ces adaptations demandent du temps de travail supplémentaire, ne serait-ce que pour se familiariser avec les outils. « Il n’y aurait que les cours, ça irait. Mais j’ai en plus la responsabilité pédagogique d’un master et celle de la faculté, et bien sûr mes activités de recherches à poursuivre ! » raconte Eva Louvet pour justifier certaines journées de quinze heures. Face à la charge, certains choix sont faits : « J’avais dans l’idée de faire tenir à mes étudiants un journal de confinement. Mais finalement j’aurais dû faire trop de coupes dans mon emploi du temps pour le rajouter à mon programme », raconte Axel Pohn-Weidinger, qui reconnaît s’être rapidement heurté aux limites « des outils d’enseignement à distance ». La frustration des enseignants réside aussi dans la perte de contact avec certains étudiants, « surtout quand la taille de la promotion est importante et qu’on ne peut maintenir un contact individuel. C’est là que les inégalités se manifestent de façon la plus prégnante ».

Soutiens

Dans cette période inédite, les enseignants peuvent heureusement compter sur un certain nombre de relais et de soutiens, à commencer par l’Institut de développement et d’innovation pédagogiques (Idip, lire encadré). « Je me suis tout le temps sentie accompagnée, que ce soit par leur pôle dédié au numérique, avec qui je travaillais déjà et qui est très réactif, mais aussi par les services numériques, la Direction des études et de la scolarité (DES) et l’équipe de présidence, apprécie Eva Louvet. C’est très appréciable, ce n’est pas la même chose dans toutes les universités ! »

Nombreuses sont les modalités alternatives d’enseignement créatives, et pas toujours chronophages. « J’ai remanié certains tutoriels vidéos pour les adapter, cela ne m’a pas pris trop de temps », témoigne ainsi Catherine Vonthron (Faculté de pharmacie). Parce que sa discipline le permet, Madeline Vauthier (Institut Charles-Sadron) a filmé pour un TP de petites expériences de mécanique des fluides, « faciles à refaire chez eux par les étudiants, avec les moyens du bord ». Eva Louvet reconnaît toutefois que la recherche d’alternatives « est le plus difficile en licence 1, lorsque les effectifs sont très importants et les étudiants peu habitués au travail en autonomie ».

Reste qu’un pas a été franchi et une réflexion amorcée à la faveur de la crise, sur lesquels il sera difficile de revenir. S’ils apprécient diversement l’opportunité offerte par la période, tous les enseignants interrogés reconnaissent avoir mis en place de nouveaux fonctionnements. Ou, a minima, intégré de façon plus rapide certaines pratiques, comme les évaluations blanches pour mettre l’étudiant en confiance ou l’utilisation du tchat collectif plutôt que du courriel individuel.

Elsa Collobert

L’Idip à la rescousse

Du fait de sa mission - former les enseignants à l’utilisation du numérique dans leur pédagogie – le pôle Appui par le numérique de l’Idip est particulièrement sollicité en ce moment.
Dans son escarcelle, tout un panel de ressources pour les enseignants, en fonction de leurs attentes et de leurs pratiques, adaptées au contexte actuel de mise en œuvre de la continuité pédagogique : webinaire de formation aux évaluations sur Moodle ; conseils, ressources et FAQ sur l’évaluation à distance.
Des permanences, sur ce sujet et d’autres, sont régulièrement proposées. Ces formations et permanences peuvent être adaptées, selon les demandes individuelles et des composantes/entités (contact).
A leur tour, les enseignants épaulent d’Idip, en faisant bénéficier leurs pairs de leur retour d’expérience : tutoriels vidéos dans son cours Moodle d’Ioana Deniaud (FSEG) ; tutoriel pour créer dess tests (QCM) d’Eva Louvet (qui affirme pourtant être « loin d’être une crack en informatique ! »).

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